A LA UNEMONDE

Un million de personnes d’origine marocaine en Israël… pourquoi le partenariat commercial ne dépasse-t-il pas un demi-milliard de dollars ?

Par Iman Alaoui

Depuis la reprise des relations entre le Maroc et Israël à la fin de l’année 2020, dans le cadre des Accords d’Abraham, Maroc et Tel‑Aviv ont ouvert une nouvelle phase marquée par une intensification des visites officielles et la signature d’accords dans plusieurs domaines. Pourtant, une lecture attentive des chiffres révèle un paradoxe frappant : près d’un million d’Israéliens sont d’origine marocaine, constituant un capital humain et culturel exceptionnel, tandis que le volume des échanges commerciaux entre les deux pays reste autour d’un demi-milliard de dollars par an, selon des estimations convergentes d’institutions économiques. L’écart entre ces deux réalités soulève une question essentielle : pourquoi la dynamique économique progresse-t-elle plus lentement que l’élan politique ?

La communauté israélienne d’origine marocaine est l’une des plus importantes au sein du tissu social israélien. Elle a historiquement occupé des positions influentes dans les sphères politique, économique et culturelle. Cette dimension humaine confère à la relation bilatérale une profondeur rare dans les partenariats régionaux, où se mêlent liens familiaux, mémoire partagée et héritage culturel. En théorie, un tel socle pourrait favoriser l’essor des investissements et l’expansion rapide des échanges. Dans la pratique toutefois, la transformation de ce capital symbolique en résultats économiques majeurs ne se fait pas automatiquement.

Depuis 2021, la coopération s’est renforcée dans plusieurs secteurs, notamment l’agritech, la gestion de l’eau, l’innovation, la sécurité et les industries de défense. Parallèlement, les liaisons aériennes et le tourisme ont connu un nouvel essor, en particulier le tourisme religieux et culturel lié aux sites juifs du Maroc. De nombreux protocoles d’accord ont également été signés entre institutions publiques et acteurs du secteur privé. Malgré cela, plusieurs observateurs estiment que le niveau actuel des échanges reste en deçà du potentiel réel, surtout si l’on tient compte du positionnement du Maroc comme porte d’entrée vers l’Afrique et l’Europe, et du statut d’Israël comme économie fortement tournée vers les technologies de pointe.

Les explications ne se limitent pas aux facteurs logistiques ou techniques. Elles incluent également des dimensions politiques et sociétales. La question palestinienne demeure un élément sensible dans l’opinion publique marocaine, ce qui pousse les décideurs et les acteurs économiques à avancer avec prudence et gradation. Par ailleurs, la construction de relations de confiance entre milieux d’affaires nécessite du temps, d’autant plus que ce partenariat a été relancé après plusieurs décennies de gel officiel. Dans ce contexte, l’investissement ne se mesure pas uniquement à l’aune des profits attendus, mais aussi à la manière dont il est perçu sur les plans social et médiatique.

À l’inverse, des estimations émanant de centres de recherche et de chambres de commerce indiquent que le potentiel réel de coopération pourrait dépasser un milliard de dollars par an si les projets conjoints étaient élargis dans des domaines tels que les énergies renouvelables, le dessalement de l’eau, la cybersécurité ou encore les industries agroalimentaires destinées aux marchés africains. Le Maroc dispose d’un vaste réseau d’accords de libre-échange et d’infrastructures industrielles relativement développées, tandis qu’Israël offre une expertise technologique avancée susceptible de s’intégrer dans les chaînes de production marocaines.

Le partenariat maroco-israélien évolue ainsi selon une logique progressive plutôt que par bonds rapides. Le capital humain considérable constitue une force latente, mais sa transformation en puissance économique exige des mécanismes structurés, impliquant institutions financières, industries et réseaux d’affaires organisés. Si le seuil du demi-milliard de dollars représente déjà une progression notable par rapport à la période antérieure à 2020, atteindre et dépasser le milliard dépendra du renforcement de la confiance, de l’élargissement de la base des acteurs économiques et d’une gestion équilibrée des paramètres politiques. Aujourd’hui, la relation repose sur des racines profondes, mais elle continue de tester sa capacité à devenir un véritable partenariat économique à la hauteur de son histoire commune.

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