Quand l’école d’Allal El Fassi perd de sa retenue… le Parti de l’Istiqlal glisse-t-il vers le populisme ?

ALDAR/ Éditorial : Meryem Hafiani
Dans l’imaginaire politique marocain, le Parti de l’Istiqlal n’a jamais été perçu comme une simple machine électorale en quête de voix ou de « buzz » médiatique. Historiquement, il s’est construit comme une véritable école nationale et intellectuelle, ayant contribué à façonner une grande partie de l’identité politique et culturelle du Maroc moderne. Son nom demeure associé à des figures d’État, des penseurs et des militants de la stature d’Allal El Fassi, Abdelkrim Ghallab ou encore Mohamed Boucetta, pour lesquels la parole était une responsabilité et le discours politique un moyen d’éduquer la société avant d’être un outil de conquête électorale.
C’est pourquoi de nombreux observateurs ont été surpris de voir l’actuel secrétaire général du parti, Nizar Baraka, glisser ces derniers temps vers l’usage de formules populistes et d’un langage davantage inspiré des cafés et des réseaux sociaux que des traditions d’un parti qui s’est longtemps présenté comme celui de « l’État national » et du gardien des équilibres politiques et intellectuels du pays. Lorsque des termes comme « farrakchia » deviennent des refrains récurrents dans les meetings et les discours politiques, la question ne porte plus seulement sur le mot lui-même, mais sur la profonde mutation qui affecte la nature du discours politique au sein de l’un des plus anciens partis marocains.
Certes, la politique exige parfois un langage proche des citoyens, et une communication efficace ne signifie pas forcément sombrer dans un élitisme complexe. Mais il existe une différence fondamentale entre simplifier le discours et céder au populisme. Les grands partis ne se mesurent pas uniquement au nombre de sièges remportés ou à leur capacité à dominer les tendances des réseaux sociaux, mais aussi à leur aptitude à élever le débat public et à produire un discours conciliant proximité avec les citoyens et préservation de la dignité institutionnelle du parti.
Ce qui se passe aujourd’hui au sein du Parti de l’Istiqlal reflète, au fond, une crise plus large que traversent les formations politiques marocaines, désormais hantées par la peur de perdre la rue. Beaucoup ont alors choisi de concurrencer les populistes sur leur propre terrain, en adoptant leur langage au lieu de les affronter par les idées et les programmes. Et c’est précisément là que réside le danger. Le parti qui était autrefois perçu comme le prolongement de l’école du mouvement national emprunte désormais, par moments, un vocabulaire plus proche des surenchères électorales instantanées, comme si la retenue ne faisait plus d’audience, ou comme si le langage politique apaisé était devenu un handicap à l’ère de l’excitation numérique.
En réalité, Nizar Baraka n’est pas un politicien populiste au sens classique du terme, comme pouvait l’être Hamid Chabat avec son discours conflictuel, ou Abdelilah Benkirane avec son style fondé sur la provocation, l’improvisation et l’usage d’un langage populaire souvent incisif. L’homme est plutôt connu dans les cercles de l’État comme un technocrate calme, doté d’une solide expérience économique et administrative. Mais le paradoxe réside justement dans cette volonté croissante d’adopter des expressions populistes, donnant l’impression d’une tentative de reconstruire une image politique plus « populaire » et plus proche de l’humeur générale, quitte à sacrifier l’identité historique du parti.
Or, le plus grand risque pour les partis historiques est de perdre leur personnalité originelle en cherchant à imiter les autres. Les Marocains qui souhaitent un discours conflictuel ou populiste trouvent déjà de nombreuses versions de ce modèle sur la scène politique. Ce qu’ils attendaient du Parti de l’Istiqlal était autre chose : un discours d’État, un discours institutionnel, porteur de profondeur intellectuelle et respectueux de l’intelligence du citoyen, plutôt qu’une recherche permanente de réactions émotionnelles.
Le Parti de l’Istiqlal a bâti une grande partie de sa symbolique sur la défense de la langue arabe ainsi que sur la valorisation de la pensée et de la culture dans l’action politique. Il est donc douloureux de voir le débat politique se réduire parfois à un échange de qualificatifs et de formules de consommation rapide. Car la véritable crise des Marocains aujourd’hui ne réside pas dans l’absence de slogans percutants ou de phrases sarcastiques, mais dans le manque de réponses politiques et économiques claires face à la vie chère, au chômage, aux difficultés de l’éducation, de la santé et aux profondes inégalités sociales.
Et s’il y a une chose que l’on attend aujourd’hui de Nizar Baraka, c’est qu’il ne permette pas au Parti de l’Istiqlal de devenir une pâle copie de formations politiques fondées essentiellement sur le populisme et la surenchère verbale. On attend de lui qu’il redonne toute sa place à l’image de l’homme d’État plutôt qu’à celle du « leader populiste », et qu’il se rappelle que la force des partis historiques ne réside pas dans leur capacité à crier plus fort que les autres, mais dans leur aptitude à préserver l’équilibre et la rationalité, même dans les moments politiques les plus tendus.
Car au final, le Maroc n’a pas besoin de davantage de vacarme politique, mais d’un discours capable d’élever le niveau du débat public et de réconcilier les citoyens avec l’action partisane. Et le Parti de l’Istiqlal, fort de son héritage historique et de sa symbolique nationale, est censé faire partie de cette solution, et non dériver à son tour vers cette vague populiste qui a affaibli la politique et vidé le débat public de sa profondeur et de sa dignité.




