L’Europe veut des frontières sûres et paie généreusement l’Espagne… tandis que le Maroc en règle la facture

ALDAR/ Imane Alaoui
Dans le dossier migratoire et la protection des frontières, le paradoxe de l’approche européenne à l’égard du Maroc apparaît aujourd’hui plus clairement que jamais : des fonds européens conséquents sont mobilisés pour sécuriser certaines zones frontalières espagnoles, tandis que le Maroc est appelé à assumer l’essentiel de la charge sécuritaire sur des milliers de kilomètres, en contrepartie d’un soutien financier limité, sans commune mesure avec l’ampleur des responsabilités qui lui sont confiées.
Si les données qui circulent font état de dizaines de millions d’euros alloués à Ceuta, dans le cadre d’une seule opération de financement, la comparaison devient d’autant plus frappante lorsqu’on la met en regard des sommes dont bénéficie annuellement le Maroc. Celles-ci seraient, selon ces mêmes données, inférieures à 100 millions d’euros, alors que le Royaume mobilise des milliers d’agents ainsi que d’importants moyens pour surveiller ses frontières et ses côtes et lutter contre les réseaux de migration irrégulière.
Le paradoxe ne réside pas uniquement dans le montant des fonds engagés, mais dans la nature même de l’équation imposée par l’Europe au cours des dernières années. Le Maroc est devenu, de fait, la première ligne de défense des frontières méridionales de l’Union européenne. Il assure une part importante des opérations de surveillance, d’interception et de lutte contre les tentatives de migration vers l’Espagne et les îles Canaries, tout en assumant de lourdes charges sécuritaires et logistiques pour contenir des flux susceptibles, à terme, d’atteindre le territoire européen.
Autrement dit, l’Europe bénéficie de la position géographique du Maroc et de ses capacités sécuritaires, sans pour autant assumer à la même hauteur le coût qui découle de ce rôle. Des milliers d’agents marocains sont déployés le long des frontières et des côtes, tandis que d’importantes ressources humaines et matérielles sont mobilisées quotidiennement pour la surveillance et les interventions. Ces efforts sont pourtant souvent présentés comme relevant naturellement de la responsabilité du Maroc, alors qu’ils répondent directement à un objectif européen parfaitement identifié : empêcher les migrants d’atteindre le territoire de l’Union.
Le paradoxe devient encore plus manifeste lorsqu’il est question de Ceuta et de Melilla. Le Maroc se retrouve confronté à une réalité sécuritaire particulièrement complexe, qui l’oblige à empêcher les tentatives de franchissements massifs vers des enclaves occupées par l’Espagne sur le territoire marocain, tandis que ces mêmes territoires bénéficient d’un soutien européen en tant que points avancés du dispositif frontalier de l’Union européenne.
Une question légitime se pose dès lors : pourquoi demande-t-on au Maroc de mobiliser ses ressources humaines et sécuritaires pour protéger des frontières et des intérêts européens, alors que sa contribution financière à ce dispositif demeure limitée au regard de l’ampleur de la mission qui lui est confiée ?
Le Maroc ne protège pas l’Europe gratuitement. Chaque patrouille, chaque opération de surveillance, chaque agent déployé et chaque équipement mobilisé pour lutter contre la migration irrégulière représente un coût assumé par l’État marocain. Ce coût ne disparaît pas parce que l’Union européenne apporte un soutien financier limité. Il s’accumule au fil des années, à mesure que s’élargissent les responsabilités sécuritaires et que se diversifient les défis auxquels les frontières terrestres et maritimes sont confrontées.
Du point de vue marocain, il est difficilement concevable que le Royaume devienne une sorte de « gendarme sécuritaire » de l’Europe en Afrique du Nord, pour que la relation soit ensuite réduite à des aides financières qui ne reflètent pas la valeur stratégique du rôle joué par le Maroc. Le Royaume n’est pas simplement un pays situé sur la route de l’Europe. Il constitue un partenaire régional essentiel pour la sécurité de la Méditerranée occidentale et de l’Atlantique. Toute fragilisation de sa stabilité ou de sa capacité à protéger ses frontières aurait des répercussions directes sur la rive européenne.
Traiter le Maroc comme un simple exécutant des politiques européennes en matière migratoire revient également à ignorer une réalité fondamentale : le Royaume assume ses responsabilités sécuritaires d’abord au regard de ses propres intérêts nationaux. Ces responsabilités ne sauraient devenir un prétexte pour lui faire supporter des charges supplémentaires au nom d’autres États.
Si Madrid et Bruxelles considèrent leur coopération avec Rabat comme un partenariat stratégique, un véritable partenariat ne peut reposer sur un modèle dans lequel l’un des partenaires assume l’essentiel des coûts tandis que l’autre recueille la majeure partie des bénéfices sécuritaires. Un partenariat implique un partage des charges, une reconnaissance des efforts consentis, le respect des intérêts réciproques et un soutien financier proportionné à l’ampleur des responsabilités effectivement assumées par chacune des parties.
Il est temps, du point de vue marocain, de revoir cette équation. La sécurité des frontières méridionales de l’Europe ne relève pas de la seule responsabilité du Maroc, pas plus que la migration irrégulière ne constitue un dossier dont le coût pourrait être entièrement externalisé vers la rive sud de la Méditerranée.
Si l’Europe veut des frontières sûres, elle doit reconnaître qu’une part importante de cette sécurité commence sur le territoire et au large des côtes marocaines. Et si elle est prête à consacrer des dizaines de millions d’euros à la sécurisation de ses frontières à Ceuta, elle devrait, à plus forte raison, reconnaître l’ampleur des investissements et des ressources que le Maroc mobilise quotidiennement au service de sa sécurité nationale, laquelle contribue, dans le même temps, directement à la sécurité de l’Europe.
Le Maroc n’est pas le gardien gratuit de l’Europe, et ses frontières et ses côtes ne devraient pas devenir une ligne de défense à bas coût au service des intérêts européens. Un véritable partenariat commence lorsque la valeur du rôle joué par le Maroc est reconnue à la hauteur des responsabilités que le Royaume est appelé à assumer.




