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Comment les archives d’Instagram ont mis à mal le récit espagnol : la « harraga » qui semblait vivre mieux que les stars de Madrid

ALDAR / Sara Loukili

Dans une scène qui pourrait tout droit sortir d’un film satirique sur une certaine presse ayant oublié de vérifier les faits avant de raconter une histoire, les médias espagnols se sont retrouvés face à une situation pour le moins embarrassante : une jeune Marocaine présentée à l’opinion publique comme une migrante persécutée à la recherche d’une vie meilleure en Espagne, alors que ses comptes sur les réseaux sociaux racontaient, ou du moins semblaient suggérer, une histoire nettement plus complexe.

Wafae Atid, apparue à Ceuta pour raconter en anglais son histoire de restrictions familiales, d’interdiction d’étudier, de voyager ou encore de choisir ses vêtements, est rapidement devenue une figure suscitant la sympathie. Le scénario semblait presque parfaitement écrit : une Marocaine en souffrance, qui franchit la frontière vers l’Espagne avant de chercher l’égalité, la sécurité et des papiers susceptibles de lui garantir un avenir meilleur.

Mais il semble qu’un personnage essentiel de cette histoire ait été oublié : Internet.

En se replongeant dans les contenus publiés sur ses comptes, des photos et des vidéos liées aux voyages, à la mode et à un certain style de vie sont apparues, donnant, du moins en apparence, une image très éloignée du portrait stéréotypé que certaines couvertures médiatiques avaient tenté d’imposer. C’est à ce moment-là que le paradoxe a commencé à transformer cette histoire, initialement présentée comme un récit humain poignant, en un véritable sujet de sarcasme.

Si la « simple migrante » menait une vie ponctuée de voyages, d’apparitions publiques et de tenues à la mode, certaines influenceuses espagnoles pourraient presque être tentées d’affirmer qu’elles auraient, elles aussi, besoin d’améliorer leurs conditions de vie. Et certains programmes télévisés espagnols pourraient peut-être commencer par revoir leur définition de la « pauvreté » avant de l’utiliser dans leurs titres.

Le plus ironique est que cette découverte ne nécessitait ni service de renseignement ni opération journalistique sophistiquée. Il suffisait d’ouvrir les comptes publics de la principale intéressée, de consulter ce qu’elle y avait publié, puis de poser les questions qu’un journaliste est précisément censé poser avant de publier un récit émotionnel consacré à l’immigration et aux persécutions.

Mais il semble que certains médias espagnols aient été tellement pressés d’arriver à la conclusion qu’ils ont oublié de commencer par l’enquête.

Dès lors, la question ne concerne plus uniquement Wafae Atid, mais aussi la manière dont fonctionne une partie de la presse espagnole lorsqu’il est question du Maroc. Au lieu de traiter cette histoire comme un cas individuel nécessitant vérification et recoupement, certains médias semblent y avoir vu une occasion idéale de reproduire une image déjà toute faite du Maroc : un pays où les femmes seraient empêchées d’étudier, de voyager et de faire leurs propres choix, tandis que l’Espagne apparaîtrait naturellement comme la destination du salut.

Le problème est que le journalisme n’est pas un concours destiné à sélectionner le récit le plus spectaculaire. Ce n’est pas non plus un métier consistant à fabriquer un « héros » et une « victime » en fonction des besoins éditoriaux. Le journalisme est d’abord tenu de placer les faits au premier plan, y compris lorsque ces faits ne servent pas l’histoire que la rédaction souhaite vendre à son public.

Plus embarrassant encore, les réseaux sociaux, considérés par certains journalistes comme une source inépuisable de sujets, se sont cette fois transformés en témoins à charge contre le récit lui-même. Les anciennes photos n’avaient besoin ni de déclaration politique ni de communiqué diplomatique marocain pour susciter des interrogations. Elles étaient simplement là, attendant qu’un journaliste se souvienne que la vérification des informations fait partie des fondamentaux du métier.

Il convient toutefois de ne pas tomber dans l’excès inverse. Voyager, porter de beaux vêtements ou publier de belles photos ne prouve pas, à eux seuls, qu’une personne n’a jamais connu de difficultés familiales ou sociales. De même, le fait d’avoir mené une vie confortable à une période donnée n’exclut pas nécessairement une expérience difficile à un autre moment. Établir la réalité du récit de Wafae exige donc des éléments indépendants, et non les seules images publiées sur les réseaux sociaux.

Mais c’est précisément là que réside le cœur du problème : si cette histoire nécessite autant de vérifications, pourquoi a-t-elle été présentée dès le départ comme si tout était déjà établi ?

La leçon la plus sévère pour une partie de la presse espagnole est peut-être que l’époque du récit journalistique raconté sous un seul angle est révolue. Aujourd’hui, le migrant dispose d’une archive numérique, le journaliste dispose d’une archive numérique et le lecteur dispose lui aussi d’une archive numérique. Ce qui pouvait encore passer, il y a quelques années, pour un « récit humain bouleversant » peut se transformer en quelques heures en une question embarrassante sur les réseaux sociaux.

Ainsi, au lieu que le Maroc reste le véritable sujet de l’histoire, les médias espagnols eux-mêmes sont devenus une partie de cette histoire. Et au lieu que Wafae soit la seule à devoir expliquer deux images différentes de sa vie, certains médias espagnols se retrouvent à leur tour contraints d’expliquer comment ils ont réussi à découvrir si rapidement la « migrante persécutée », tout en mettant davantage de temps à découvrir l’« influenceuse voyage et mode ».

Le journalisme professionnel n’a pas besoin de détester le Maroc pour le critiquer, pas plus qu’il n’a besoin de le défendre pour lui rendre justice. Il lui suffit de respecter une règle élémentaire : vérifier d’abord, écrire ensuite, puis laisser au lecteur le soin de se faire sa propre opinion.

À défaut, les archives d’Internet pourraient finir par se montrer plus professionnelles que certaines salles de rédaction elles-mêmes. Et certains journaux pourraient découvrir, un peu tard, que la « simple harraga » qu’ils avaient érigée en victime exemplaire menait, du moins sur certaines images, une existence susceptible de pousser certaines stars espagnoles à se contenter de regarder… et peut-être même à envier.

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