A LA UNEMONDE

Quand les relations avec Israël deviennent un « crime » pour les uns et un intérêt stratégique pour le Qatar

 

 

ALDAR/ Iman Alaoui

En politique, les slogans ne suffisent pas à fabriquer la vérité, pas plus que les discours enflammés ne peuvent éternellement dissimuler ce que révèlent les intérêts, les contrats et les documents. Le débat récurrent sur la nature des relations entre le Qatar et Israël illustre de manière particulièrement frappante ce paradoxe, après la publication de rapports dans les médias israéliens faisant état d’une coopération dans les domaines de la défense et des technologies entre Doha et des entreprises israéliennes, alors même que le Qatar s’est longtemps présenté comme l’une des voix arabes les plus critiques à l’égard d’Israël et que certains médias qui lui sont liés ont régulièrement attaqué d’autres États arabes en raison de leurs relations avec Tel-Aviv.

Il ne s’agit pas ici de chercher à blanchir un camp ou à condamner l’autre, mais de poser une question simple, quoique lourde de sens : pourquoi tout contact avec Israël devient-il, lorsqu’il concerne un État donné, une preuve de « trahison », de « normalisation » ou de « renoncement », alors que les mêmes contacts et les mêmes contrats deviennent des dossiers susceptibles d’être passés sous silence ou justifiés lorsqu’ils concernent le Qatar ?

Au cours des dernières années, plusieurs médias israéliens ont fait état de relations commerciales entre des entreprises israéliennes de l’industrie de défense et le Qatar, en dépit de l’absence de relations diplomatiques officielles entre les deux pays. En juin 2025, des médias israéliens ont notamment rapporté l’existence de contrats et de négociations entre Doha et plusieurs groupes israéliens de défense, parmi lesquels Elbit Systems, Rafael et Israel Aerospace Industries. Certains de ces rapports faisaient état de contrats conclus avec Elbit pour une valeur supérieure à 100 millions de dollars, ainsi que d’autres accords avec Rafael, sans compter des contacts et des visites liés à l’industrie aéronautique israélienne.

Même si certains détails avancés dans ces publications ont fait l’objet de démentis du côté israélien, ces révélations ont remis au premier plan une réalité beaucoup plus complexe : les relations entre le Qatar et Israël ne se seraient pas limitées aux canaux politiques et aux médiations concernant la bande de Gaza, mais auraient également concerné, selon plusieurs sources israéliennes, des domaines technologiques et militaires particulièrement sensibles.

En juin 2026, certains rapports israéliens sont allés encore plus loin, faisant état de la présence au Qatar d’équipements israéliens sophistiqués. Ils ont notamment évoqué le système de protection aérienne C-MUSIC, développé par Elbit, qui aurait été installé sur des appareils appartenant à la famille régnante qatarie entre 2020 et 2022. Les mêmes rapports ont également évoqué la présence de composants et d’équipements israéliens liés au programme des chasseurs F-15 qataris.

Quelle que soit la portée exacte de ces informations et indépendamment du degré de précision de chacun des détails rapportés, elles mettent en lumière une réalité fondamentale : les relations entre États ne se déroulent pas toujours sous les projecteurs des chaînes de télévision. Des États peuvent maintenir des canaux de communication discrets et leurs intérêts sécuritaires et technologiques peuvent converger, même lorsque leurs positions politiques officielles semblent diamétralement opposées.

Le Qatar constitue précisément un exemple de cette forme de pragmatisme. L’émirat n’entretient pas de relations diplomatiques officielles avec Israël, mais il a parallèlement maintenu des canaux de communication directs avec Tel-Aviv. Doha a joué le rôle d’intermédiaire entre Israël et le Hamas dans les dossiers relatifs aux otages et aux cessez-le-feu, tout en accueillant la direction politique du mouvement palestinien et en maintenant, dans le même temps, des relations étroites avec Washington et des contacts avec Israël sur certains des dossiers les plus sensibles du Moyen-Orient.

Ce comportement n’est d’ailleurs pas nécessairement paradoxal dans le monde de la diplomatie. La diplomatie repose souvent précisément sur la capacité à communiquer avec ses adversaires plutôt qu’uniquement avec ses alliés. Le paradoxe apparaît lorsque cette même attitude pragmatique est qualifiée de « réalisme politique » lorsqu’elle est adoptée par le Qatar, mais devient synonyme de « trahison » lorsqu’elle est attribuée à d’autres États.

Plus révélateur encore, le Qatar n’est pas un pays dépendant d’une seule source d’armement. Au cours des dernières années, Doha a consacré des milliards de dollars à la modernisation de ses forces armées et conclu d’importants contrats avec les États-Unis, la France et plusieurs autres pays occidentaux. Son arsenal comprend notamment des chasseurs américains F-15QA, des Rafale français ainsi que des systèmes de défense aérienne sophistiqués et différents équipements militaires provenant de plusieurs fournisseurs.

En mars 2025, les États-Unis ont par ailleurs approuvé une éventuelle vente d’armes au Qatar d’une valeur proche de deux milliards de dollars, comprenant notamment huit drones MQ-9B ainsi que des équipements de détection, de communication, des munitions et des missiles Hellfire. Cette opération illustre l’ampleur des investissements qataris dans les technologies militaires de pointe.

Cette réalité rend la question encore plus pertinente : si Doha fonde lui-même une partie de sa politique de défense sur les intérêts stratégiques, les capacités militaires et l’accès aux technologies les plus avancées, pourquoi une partie du discours médiatique et politique qui lui est associé adopte-t-elle une grille de lecture totalement différente lorsqu’il s’agit de la coopération militaire ou sécuritaire du Maroc avec ses partenaires internationaux ?

Depuis plusieurs années, le Maroc a fait l’objet de campagnes médiatiques centrées sur ses relations avec Israël. Certaines ont parfois donné lieu à la diffusion d’informations non vérifiées ou d’allégations concernant des navires israéliens, des équipements militaires ou encore des coopérations sécuritaires, avant que ces récits ne soient transformés en instruments de confrontation politique et de mise en cause de la souveraineté du Royaume et de ses décisions stratégiques.

Le plus frappant demeure toutefois le contraste entre la virulence de certaines voix lorsqu’elles évoquent les relations du Maroc avec Israël et leur retenue lorsqu’apparaissent des informations faisant état de relations israélo-qataries dans le domaine de la défense. Le problème n’est évidemment pas la divergence des positions politiques, qui relève d’un droit parfaitement légitime, mais l’application de critères différents selon l’État concerné.

Si l’acquisition d’un système ou d’une technologie israélienne suffit à qualifier un État arabe de « traître », alors le même critère devrait logiquement être appliqué à tous. Et si la coopération avec des entreprises israéliennes peut être expliquée par des impératifs de sécurité et d’intérêt national, cette même logique doit également pouvoir s’appliquer au Maroc et à tout autre État.

Le plus préoccupant dans cette affaire n’est donc pas uniquement l’existence éventuelle de contrats ou de canaux de communication entre Doha et Tel-Aviv. C’est surtout la manière dont ce type de dossiers peut être instrumentalisé médiatiquement au service de conflits politiques beaucoup plus larges. Le problème n’est pas que le Qatar entretienne des relations avec différents acteurs. Le véritable problème apparaît lorsque ces relations sont considérées comme un droit réservé à certains États, tandis que la même relation est utilisée comme une arme politique pour discréditer d’autres pays.

À cet égard, le dossier Qatar-Israël agit comme un miroir révélateur d’une partie de la crise du discours politique et médiatique dans la région : multiplication des standards, concepts variables selon la cible désignée et slogans brandis publiquement alors que les intérêts évoluent souvent dans la discrétion.

Le Maroc, pour sa part, a choisi de faire de sa politique étrangère une composante de ses calculs souverains et de ses intérêts nationaux, en assumant publiquement ses choix plutôt qu’en gérant systématiquement ses dossiers derrière les rideaux. Dès lors, tenter de juger le Royaume à l’aide de critères qui ne sont pas appliqués aux autres États ne résiste guère à l’épreuve des faits.

La véritable question n’est pas de savoir qui parle le plus de la Palestine ou qui élève le plus la voix contre Israël. Elle est de savoir qui est prêt à appliquer le même critère à tout le monde. La politique internationale ne se mesure pas au volume des slogans, mais à la cohérence entre les paroles et les actes.

Lorsque des rapports font état de transactions, de contrats et de canaux de communication entre des États qui affichent publiquement une ligne particulièrement dure à l’égard d’un acteur qu’ils présentent comme un adversaire, une question devient naturellement légitime : le problème résidait-il réellement dans la relation avec Israël, ou bien dans l’identité de l’État qui entretenait cette relation ?

C’est précisément à cet endroit que les masques tombent et qu’apparaît une réalité beaucoup plus dérangeante : dans le monde de la politique, toutes les relations ne sont pas jugées selon les mêmes critères, et toutes les voix qui revendiquent une posture de principe ne sont pas nécessairement disposées à en payer le prix lorsque celui-ci entre en contradiction avec leurs calculs politiques.

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