Yassine Mansouri et la DGED : quand le renseignement marocain devient une force d’influence capable de dénouer les dossiers les plus sensibles au Sahel

ALDAR/ Naïma Akhzzane
La présence du Maroc au Sahel ne se limite désormais plus à la diplomatie traditionnelle, aux initiatives économiques ou aux partenariats institutionnels. Elle s’étend également à l’un des domaines les plus sensibles des relations internationales : la diplomatie du renseignement et la gestion des crises dans les coulisses. Au cœur de cette approche figure Yassine Mansouri, directeur général de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), considéré comme l’un des principaux artisans de la présence extérieure discrète du Royaume.
L’affaire du ressortissant français Yan Vezilier illustre avec une acuité particulière cette nouvelle réalité. Son arrestation au Mali avait transformé son dossier en une crise hautement sensible entre Bamako et Paris. Les autorités maliennes avaient arrêté Vezilier en août 2025. Français en poste à l’ambassade de France à Bamako, il avait été accusé par les autorités maliennes d’agir pour le compte des services de renseignement français et de participer à des activités visant à déstabiliser les institutions de l’État. Des accusations rejetées par Paris, qui les avait qualifiées d’infondées.
En juin 2026, la justice malienne avait condamné Vezilier à vingt ans de prison, avant qu’une décision ultérieure de grâce ne permette finalement sa libération et son transfert hors du Mali.
La conclusion de cette affaire revêt une importance particulière pour le Maroc, plusieurs sources et médias français ayant fait état d’une implication de Rabat dans les efforts de médiation, à un moment où les canaux de communication entre Paris et les autorités militaires maliennes étaient particulièrement réduits.
En octobre 2025, Radio France Internationale (RFI) avait déjà consacré plusieurs développements au rôle croissant du Maroc au Sahel, soulignant que Rabat apparaissait comme un État disposé à jouer les médiateurs avec les pays de l’Alliance des États du Sahel, alors que les relations entre ces régimes et la France s’étaient fortement dégradées. Plus significatif encore, RFI avait mis en avant le choix marocain de maintenir un « fil du dialogue » avec ces pays, évoquant également le rôle extérieur de la DGED dans la gestion de communications et de dossiers sensibles.
C’est précisément dans ce contexte que prend toute son importance l’institution dirigée par Yassine Mansouri.
La DGED n’est pas un service chargé de la sécurité intérieure. Il s’agit du principal service marocain de renseignement extérieur, dont les missions portent notamment sur la collecte d’informations à l’étranger ainsi que sur le développement de réseaux de relations et de canaux de communication répondant aux intérêts stratégiques du Royaume. En parallèle, la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), avec le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), joue un rôle majeur dans l’architecture marocaine de sécurité et de renseignement intérieur.
Dans une analyse consacrée au rôle du Maroc au Sahel, RFI a présenté la DGED comme l’un des instruments de projection extérieure du Royaume, en établissant un parallèle avec le rôle joué en France par la DGSE.
Mais la véritable force de la DGED ne réside pas uniquement dans la collecte du renseignement. Elle tient surtout à sa capacité à transformer l’information, les relations et les réseaux de confiance en instruments d’influence. C’est en grande partie ce qui permet au Maroc de conserver des canaux ouverts avec plusieurs capitales sahéliennes, alors même que les relations entre ces dernières et Paris se sont considérablement détériorées.
Dès le départ, Rabat a choisi de ne pas s’inscrire dans une logique de rupture avec les nouveaux pouvoirs de la région. Alors que la France enregistrait un recul spectaculaire de son influence politique et militaire au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le Maroc a maintenu ses contacts avec ces États et construit progressivement l’image d’un partenaire capable de dialoguer avec des interlocuteurs très différents, sans pour autant renoncer à ses intérêts stratégiques.
Cette approche a d’ailleurs démontré son efficacité à plusieurs reprises.
En décembre 2024, quatre agents de la DGSE française détenus au Burkina Faso avaient été libérés après une médiation marocaine. Cette affaire avait une nouvelle fois mis en évidence la capacité de Rabat à accéder à des autorités militaires dont les relations avec Paris étaient devenues extrêmement complexes. Lorsque des experts de RFI avaient été interrogés sur une éventuelle implication du Maroc dans le dossier Yan Vezilier, la question de la précédente médiation marocaine avait naturellement refait surface, tout comme la capacité de Rabat à maintenir le dialogue avec les États de l’Alliance du Sahel.
C’est dans cette perspective qu’il convient de comprendre les analyses attribuant à la DGED, sous la direction de Yassine Mansouri, une efficacité particulière dans ses relations avec les dirigeants militaires sahéliens.
La véritable puissance d’un service de renseignement extérieur ne se mesure pas nécessairement à travers les communiqués officiels ou les conférences de presse. Elle se révèle surtout lorsqu’un État a besoin d’un canal de communication qu’il n’est plus capable d’ouvrir directement.
Dans le cas malien, cette équation apparaît particulièrement claire : la France a perdu une partie importante de ses leviers d’influence directs, tandis que le Maroc a conservé la capacité de maintenir un dialogue avec Bamako.
Cette réalité confère à Yassine Mansouri une position particulièrement importante au sein de l’appareil de décision stratégique marocain.
À la tête de la DGED depuis de nombreuses années, Mansouri figure parmi les responsables les plus étroitement associés aux dossiers extérieurs sensibles du Royaume. La nature même de ses fonctions l’oblige à rester largement en dehors de la lumière médiatique. Pourtant, l’influence de l’institution qu’il dirige apparaît dans les dossiers nécessitant des contacts discrets, complexes et sensibles, notamment en Afrique, dans la lutte contre le terrorisme et dans la gestion des crises régionales.
L’affaire Vezilier révèle ainsi une transformation plus profonde de la notion même d’influence marocaine.
Le Maroc n’a pas besoin de disposer de bases militaires au Sahel pour peser sur les équilibres sécuritaires et politiques de la région.
Il lui suffit de disposer de réseaux de confiance, d’une capacité de renseignement développée, d’une diplomatie souple et d’une vision stratégique permettant aux intérêts économiques, sécuritaires et politiques de converger.
C’est précisément ce qui distingue l’approche marocaine de celle de puissances ayant tenté d’imposer leur présence au Sahel principalement par l’intermédiaire d’un dispositif militaire direct.
Dans cette perspective, la dimension sécuritaire et de renseignement de la présence marocaine en Afrique ne peut être dissociée de la vision économique et stratégique du Royaume. L’initiative atlantique, qui vise notamment à permettre aux États du Sahel d’accéder à l’océan Atlantique à travers les infrastructures et les ports marocains, offre à Rabat une nouvelle profondeur économique et géopolitique. Les investissements et les partenariats économiques constituent, eux aussi, autant de canaux supplémentaires de dialogue, de confiance et d’interdépendance.
Dans le cas précis de Yan Vezilier, il convient toutefois de distinguer rigoureusement les éléments établis de ceux attribués à des sources ou analyses du renseignement. Les informations disponibles publiquement ne permettent pas de connaître dans leur intégralité la nature des contacts ayant précédé sa libération. Il serait donc excessif d’affirmer que la DGED a, à elle seule, joué un rôle décisif, d’autant que plusieurs acteurs ont pu participer aux efforts de médiation.
Il n’en demeure pas moins que la présence du Maroc dans le processus de médiation, replacée dans le contexte des précédentes initiatives marocaines au Sahel, donne un poids politique évident à l’hypothèse selon laquelle les canaux de communication entretenus par Rabat constituent désormais un véritable levier d’influence régionale.
Les documents officiels maliens relatifs à l’arrestation de Vezilier confirment par ailleurs que Bamako l’accusait d’agir au profit d’un service de renseignement français, faisant de cette affaire, dès son origine, un dossier à la fois sécuritaire, diplomatique et souverainement sensible.
L’importance de son dénouement ne réside donc pas uniquement dans la sortie d’un ressortissant français du Mali. Elle réside surtout dans la manière dont Rabat est désormais en mesure d’évoluer dans un espace où se croisent renseignement, politique, sécurité et diplomatie.
C’est une autre image du Maroc qui se dessine en Afrique : un Maroc qui ne se contente plus d’une présence économique, qui ne réduit pas sa politique africaine aux déclarations officielles, mais qui dispose d’institutions capables d’évoluer dans certains des environnements géopolitiques les plus complexes du continent.
Au cœur de cette architecture figure Yassine Mansouri, qui a fait de la DGED l’un des instruments majeurs de la projection extérieure du Royaume, selon les analyses consacrées au rôle marocain au Sahel.
Pour la France, cette évolution est particulièrement révélatrice. Une puissance qui a longtemps disposé de réseaux d’influence considérables en Afrique de l’Ouest se retrouve désormais, dans certains dossiers, contrainte de compter sur des intermédiaires capables d’accéder à des autorités qui ne répondent plus aux canaux français traditionnels.
Le Maroc, lui, a choisi de construire une position différente : ni ancienne puissance coloniale cherchant à restaurer une influence perdue, ni nouvelle puissance militaire désireuse d’imposer sa présence, mais puissance régionale s’appuyant sur le renseignement, la diplomatie, l’économie ainsi que sur des réseaux humains et politiques pour construire une influence durable.
C’est précisément là que réside la force de la DGED et de Yassine Mansouri.
Dans le monde du renseignement, toutes les victoires ne sont pas destinées à être exposées devant les caméras. Certaines des opérations les plus importantes sont précisément celles dont on ne mesure l’ampleur qu’une fois la crise terminée.
L’affaire Yan Vezilier, avec ses zones d’ombre et la pluralité des acteurs impliqués dans les efforts de médiation, constitue ainsi un nouvel exemple d’une réalité devenue de plus en plus visible : au Sahel, le Maroc dispose désormais de quelque chose de plus précieux que l’influence apparente — des canaux d’accès.
Et lorsque certaines portes se ferment à Paris, cela ne signifie pas nécessairement que toutes les voies menant à Bamako sont également verrouillées.
Dans certains dossiers particulièrement sensibles, il semble que la clé puisse se trouver à Rabat.




