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Maroc–Émirats arabes unis : une alliance économique en plein essor, des ports et de l’énergie à l’intelligence numérique

 

 

ALDAR/ Iman Alaoui

Les relations économiques entre le Maroc et les Émirats arabes unis ne se résument plus aux chiffres des échanges commerciaux ou aux investissements dans l’immobilier et la finance. Ces dernières années, elles sont entrées dans une nouvelle phase, marquée par une évolution du partenariat bilatéral vers des secteurs davantage liés à l’avenir de l’économie marocaine : énergie, eau, transport, ports, sécurité alimentaire, industrie, logistique et économie numérique. L’ampleur et la nature des projets et accords annoncés entre Rabat et Abou Dhabi montrent que les deux parties s’emploient progressivement à bâtir une relation économique de long terme, dépassant la logique du commerce traditionnel pour privilégier l’investissement dans les infrastructures et les secteurs stratégiques.

La déclaration commune signée en décembre 2023 constitue une étape majeure dans cette dynamique, en établissant un cadre plus large pour un partenariat économique et d’investissement multisectoriel. Cette déclaration a été accompagnée d’un ensemble de mémorandums d’entente et d’accords portant sur des secteurs essentiels, notamment le ferroviaire, les ports, les aéroports, l’énergie, l’agriculture, la pêche maritime, les marchés financiers, le tourisme, l’immobilier et le stockage des données. Ces domaines montrent clairement que l’enjeu ne réside plus uniquement dans l’augmentation du volume des échanges, mais également dans la contribution au financement et au développement de projets susceptibles de générer une valeur économique durable au cours des prochaines années.

L’importance de cette dynamique apparaît d’autant plus nettement au regard du poids des investissements émiratis au Maroc. Ceux-ci ont dépassé les 15 milliards de dollars, faisant des Émirats l’un des principaux investisseurs arabes dans le Royaume. Parallèlement, les échanges commerciaux hors hydrocarbures entre les deux pays ont atteint environ 1,3 milliard de dollars en 2023, soit une progression de 30 % par rapport à 2022 et d’environ 83 % par rapport à leur niveau de 2019, selon les données officielles émiraties.

Si la valeur des échanges commerciaux demeure encore limitée au regard du potentiel économique des deux pays, l’évolution la plus significative réside dans la nature et les secteurs des nouveaux investissements. Le Maroc ne considère plus seulement les capitaux émiratis comme une source de financement, mais également comme un levier susceptible d’accélérer la réalisation de grands projets liés aux transformations économique, énergétique et logistique du Royaume. De leur côté, les Émirats considèrent le Maroc comme une porte d’entrée stratégique vers les marchés européens et africains, en tirant parti de la position géographique du Royaume, de ses réseaux logistiques et de ses accords commerciaux.

Parmi les dossiers les plus révélateurs de cette évolution figurent les accords liés au transport et aux infrastructures. Le partenariat englobe des projets dans le domaine des trains à grande vitesse, ainsi qu’une coopération en matière d’investissement dans les aéroports et les ports. Ces secteurs revêtent une importance particulière pour le Maroc, qui cherche à renforcer son positionnement en tant que plateforme logistique régionale et internationale. Cette dynamique intervient dans un contexte d’expansion des infrastructures nationales, notamment à travers les projets portuaires et ferroviaires, la modernisation des aéroports et la préparation de grands rendez-vous sportifs et touristiques au cours des prochaines années.

Les investissements dans ces secteurs revêtent par ailleurs une dimension qui dépasse le seul marché marocain. Les ports, les lignes ferroviaires et les aéroports constituent des composantes essentielles de la connectivité entre le Maroc, l’Europe et l’Afrique, tout en offrant aux investisseurs la possibilité de tirer parti de la position du Royaume au carrefour de plusieurs routes commerciales majeures. Dans cette perspective, les investissements émiratis dans les infrastructures marocaines pourraient devenir l’un des éléments constitutifs d’un réseau économique régional s’étendant de l’Afrique de l’Ouest à la rive sud de l’Europe.

Le secteur de l’énergie occupe également une place centrale dans ce partenariat, notamment dans un contexte où le Maroc cherche à réduire sa dépendance énergétique et à accélérer le développement des énergies renouvelables. Les accords maroco-émiratis comprennent notamment un partenariat d’investissement lié au projet de gazoduc Maroc-Nigeria, qui revêt une importance stratégique à l’échelle régionale. Ce projet pourrait relier les ressources gazières de l’Afrique de l’Ouest aux marchés marocain et européen, tout en renforçant la position du Maroc comme hub énergétique régional.

Les intérêts communs ne se limitent toutefois pas au gaz et aux énergies conventionnelles. Le Maroc s’engage résolument dans le développement des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert, en capitalisant sur ses atouts naturels et sa proximité avec les marchés européens. Les Émirats, de leur côté, disposent d’une solide expérience dans le financement et le développement de projets d’énergie propre. Le secteur de la transition énergétique apparaît ainsi comme l’un des domaines offrant le plus fort potentiel d’expansion de la coopération et des investissements conjoints à l’avenir.

L’eau constitue également un secteur appelé à prendre une importance croissante dans les relations économiques entre les deux pays. Le Maroc fait face à des pressions grandissantes liées au stress hydrique et à la succession des années de sécheresse. Cette situation l’a conduit à accélérer les projets de dessalement de l’eau de mer, à développer les infrastructures hydrauliques, à améliorer les réseaux d’irrigation et à rechercher des solutions technologiques plus performantes pour la gestion des ressources. Dans ce contexte, la coopération avec un pays disposant d’une expertise avancée en matière de dessalement et de gestion de l’eau pourrait ouvrir la voie à de nouveaux investissements et projets communs, notamment dans les régions où le dessalement de l’eau de mer est devenu un élément essentiel de la stratégie de sécurisation de l’approvisionnement en eau potable.

La sécurité alimentaire constitue un autre domaine où les intérêts de Rabat et d’Abou Dhabi convergent. L’agriculture et la pêche maritime figurent parmi les secteurs couverts par les accords bilatéraux, alors même que la sécurisation des chaînes d’approvisionnement alimentaire est devenue une question stratégique à l’échelle internationale. Pour le Maroc, le développement de la production agricole, l’amélioration de l’efficacité de l’utilisation de l’eau ainsi que la modernisation des chaînes de distribution et de stockage constituent des priorités économiques et environnementales. Les Émirats, quant à eux, cherchent à renforcer leurs investissements et leurs partenariats dans des systèmes alimentaires plus stables et diversifiés.

Parallèlement, le partenariat bilatéral commence à prendre une nouvelle dimension avec l’entrée de l’économie numérique dans la liste des secteurs ciblés. Les accords de décembre 2023 prévoient notamment une coopération en matière d’investissement dans des projets de stockage de données. Ce secteur est devenu une composante essentielle des infrastructures de l’économie moderne, dans un contexte marqué par l’essor rapide de l’intelligence artificielle, du cloud computing et des services numériques. Cette évolution traduit le passage de la coopération maroco-émiratie des infrastructures traditionnelles vers les infrastructures numériques, qui seront appelées à déterminer une part importante de la compétitivité des économies au cours des prochaines années.

Cette orientation est renforcée par l’Accord de partenariat économique global entre les deux pays, dont les négociations ont été conclues en juillet 2024. Celui-ci vise à faciliter les échanges et les investissements et à élargir les possibilités d’accès des produits et services aux marchés des deux pays. L’accord ne se limite pas à la réduction des droits de douane et des obstacles au commerce. Il couvre également des domaines tels que les énergies renouvelables, le tourisme, les infrastructures, les activités minières, la sécurité alimentaire, le transport, la logistique ainsi que les technologies de l’information et de la communication. Il traduit ainsi une volonté claire de passer d’une relation commerciale à un écosystème économique davantage intégré.

Cette dynamique rejoint l’analyse proposée par l’Observer Research Foundation sur l’évolution des partenariats économiques des Émirats. Pour Abou Dhabi, les accords de partenariat sont désormais devenus des instruments permettant d’accroître les investissements, de construire de nouvelles chaînes d’approvisionnement et d’ouvrir les marchés aux entreprises, et non plus de simples outils destinés à augmenter la valeur des échanges commerciaux.

Pour le Maroc, l’attractivité ne tient pas uniquement à la taille de son marché intérieur, mais également à sa position stratégique. Le Royaume se situe à proximité immédiate de l’Europe, dispose de deux façades maritimes et possède des infrastructures portuaires hautement compétitives, avec notamment le port Tanger Med. Il bénéficie en outre d’un réseau d’accords commerciaux offrant aux investisseurs un accès à un large éventail de marchés. Au cours des dernières années, le Maroc a également développé une base industrielle dans des secteurs tels que l’automobile, l’aéronautique, l’agroalimentaire et les énergies renouvelables, renforçant ainsi sa capacité à attirer des investissements à plus forte valeur ajoutée.

Dans cette perspective, le partenariat avec les Émirats présente des dimensions qui dépassent largement le cadre des relations bilatérales. Les Émirats disposent de capitaux, d’une expertise en matière d’investissement et d’une capacité à financer des projets de grande envergure. Le Maroc, de son côté, offre une position géographique stratégique, une base industrielle et logistique, des compétences humaines ainsi qu’un accès à des marchés liés à l’Europe et à l’Afrique. Cette complémentarité crée un terrain favorable au développement de projets communs susceptibles de servir les intérêts des deux parties et d’offrir aux investissements émiratis un rayonnement plus large sur le continent africain.

La transformation des relations maroco-émiraties ne se mesure donc pas uniquement à l’aune des montants financiers annoncés, mais également à travers les secteurs désormais placés au cœur de la coopération entre les deux pays. Lorsque les investissements dans le ferroviaire, les ports et les aéroports convergent avec des projets dans l’énergie, l’eau, la sécurité alimentaire, les données et les marchés financiers, il s’agit d’un partenariat qui cible des secteurs appelés à constituer l’épine dorsale de l’économie marocaine au cours des prochaines décennies.

Si les projets et accords annoncés continuent de passer du stade de la signature à celui de la mise en œuvre effective, la relation entre Rabat et Abou Dhabi pourrait ainsi devenir l’un des partenariats économiques arabes les plus influents au Maroc. Et ce, non seulement par le volume des investissements mobilisés, mais aussi par leur capacité à contribuer à la transformation des infrastructures, de l’énergie, de la logistique et de l’économie numérique, tout en consolidant la position du Royaume comme trait d’union économique entre l’Europe et l’Afrique.

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