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De l’abondance pétrolière et gazière aux files d’attente pour les pommes de terre et les tomates : la crise alimentaire révèle les défaillances du système algérien et fait monter la tension sociale

ALDAR / Iman Alaoui

Dans un contexte qui illustre le profond contraste entre les immenses richesses naturelles dont dispose l’Algérie et les difficultés quotidiennes auxquelles sa population est confrontée, les produits alimentaires de première nécessité se retrouvent de nouveau au cœur de la crise sociale. Les pommes de terre et les tomates sont ainsi devenues les principaux sujets de préoccupation, sur fond de plaintes concernant les perturbations de l’approvisionnement, la hausse des prix et l’érosion du pouvoir d’achat.

La situation ne relève plus de simples fluctuations habituelles du marché des fruits et légumes. Elle soulève désormais des interrogations plus profondes sur la capacité des autorités algériennes à garantir la sécurité alimentaire, à assurer une gestion efficace du secteur agricole et à protéger les consommateurs contre les conséquences des dysfonctionnements récurrents des circuits commerciaux.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’Algérie figure parmi les grands producteurs et exportateurs de gaz naturel et bénéficie d’importantes recettes issues des hydrocarbures, tout en rencontrant des difficultés pour assurer la disponibilité de produits agricoles de base, dont la production locale devrait pourtant constituer le principal levier d’approvisionnement. Une contradiction qui met à l’épreuve, au quotidien, le discours officiel sur la puissance économique du pays et son ambition d’autosuffisance alimentaire.

Les chiffres relayés ces derniers jours témoignent de l’écart entre les décisions gouvernementales et la réalité observée sur les marchés. Alors que les autorités avaient fixé le prix de la pomme de terre à la sortie de l’exploitation agricole entre 60 et 70 dinars le kilogramme, et son prix de vente au consommateur entre 80 et 90 dinars, plusieurs médias algériens ont fait état de dépassements importants. Les prix auraient ainsi atteint 140 dinars dans certains marchés, tandis que d’autres informations évoquent des niveaux de 150 dinars, voire 180 dinars dans certains points de vente à Annaba.

Mais le problème ne se limite pas à la flambée des prix. La situation s’est davantage compliquée avec la disparition de la pomme de terre des étals de plusieurs commerces et marchés dans différentes wilayas, notamment Bouira, Annaba, Skikda, Béjaïa et Tlemcen, selon des informations rapportées par la presse locale. Les consommateurs se retrouvent ainsi confrontés à une situation particulièrement préoccupante : disposer de l’argent nécessaire ne suffit plus toujours pour acheter le produit, encore faut-il parvenir à le trouver.

L’un des aspects les plus embarrassants pour les autorités réside dans le fait que cette crise ne saurait être simplement expliquée par un manque de terres agricoles ou une insuffisance des capacités de production. À elle seule, la wilaya d’El Oued, réputée pour sa production de pommes de terre, dispose d’un potentiel annuel estimé à près de 16 millions de quintaux, soit 1,6 million de tonnes. La nouvelle campagne de récolte devrait, par ailleurs, débuter à partir du 20 novembre courant. Pourtant, ces capacités agricoles n’ont pas empêché l’apparition de graves perturbations dans l’acheminement du produit jusqu’au consommateur.

Les analyses économiques publiées dans la presse algérienne mettent notamment en cause la multiplication des intermédiaires, les insuffisances des moyens de transport, de stockage et de réfrigération, ainsi que les dysfonctionnements affectant les circuits de production et de distribution. À cela s’ajoute l’imposition de prix administrés sans garantie d’un approvisionnement régulier des marchés, une situation qui aurait provoqué des tensions entre certains acteurs de la chaîne de commercialisation et contribué à réduire les quantités proposées par les détaillants.

Pour tenter de contenir la crise, les autorités ont décidé de mobiliser les stocks de pommes de terre conservés dans les chambres froides de plusieurs wilayas, notamment Aïn Defla, Médéa, Boumerdès et Bouira, dans le but d’augmenter l’offre et de rétablir l’équilibre du marché. Le gouvernement a également lancé, le 5 novembre, une plateforme numérique destinée à surveiller les prix des principaux produits de consommation et leur disponibilité à travers les différentes wilayas. Toutefois, le recours à ces mesures d’urgence soulève une question fondamentale : pourquoi les mécanismes d’anticipation et de régulation n’ont-ils pas permis d’éviter que les marchés n’en arrivent à une telle situation ?

La tomate figure également parmi les produits concernés par les débats autour de la cherté des légumes et des perturbations de l’approvisionnement. Toutefois, les données actuellement disponibles ne permettent pas d’établir un prix national unique et dûment documenté pour les derniers jours. Il convient donc de distinguer les problèmes de pénurie signalés et documentés concernant la pomme de terre des fluctuations de prix affectant les autres produits maraîchers.

Les critiques adressées au système algérien prennent une dimension supplémentaire au regard du contraste entre les ressources financières générées par les exportations de pétrole et de gaz et les difficultés persistantes des politiques publiques à construire un système alimentaire stable et durable. Les richesses naturelles ne se traduisent pas automatiquement par une amélioration des conditions de vie. De même, les discours récurrents sur l’autosuffisance perdent leur portée dès lors que les citoyens n’en constatent pas les effets concrets dans les marchés et dans leur capacité à satisfaire leurs besoins quotidiens.

Un autre élément frappant réside dans la répétition des mêmes scénarios : à chaque nouvelle crise, les autorités annoncent des commissions de contrôle, organisent des réunions ministérielles et multiplient les déclarations sur la lutte contre la spéculation, tandis que les questions relatives à l’efficacité de la planification agricole, à la surveillance des réseaux de distribution et à la gestion des réserves stratégiques restent largement posées. Réduire la crise à la seule responsabilité des commerçants et des spéculateurs ne saurait exonérer le gouvernement de ses responsabilités politiques et institutionnelles en matière de régularité de l’approvisionnement et de protection du pouvoir d’achat.

La pomme de terre, produit incontournable de la table algérienne, est ainsi devenue un véritable indicateur de l’efficacité de la gestion économique. Les images de rayons vides, les files d’attente et les témoignages de consommateurs mécontents alimentent désormais les réactions, entre ironie et colère, sur les réseaux sociaux. Ces scènes illustrent le paradoxe d’un pays doté d’importantes richesses naturelles, mais qui peine encore à mettre ses marchés à l’abri des perturbations touchant les produits alimentaires les plus élémentaires.

L’expression « révolution de la faim » relève peut-être davantage d’une formule politique traduisant la montée des inquiétudes face à la tension sociale que de la description d’un soulèvement populaire effectivement engagé. Il n’en demeure pas moins que la persistance des difficultés liées au coût de la vie, en l’absence de solutions structurelles, risque d’élargir davantage le fossé de confiance entre les citoyens et les institutions de l’État. La capacité à garantir l’accès aux denrées alimentaires et à stabiliser les prix devient ainsi l’un des principaux critères d’appréciation de l’action des autorités.

Alors que le discours officiel algérien continue de mettre en avant l’image d’une puissance régionale et ses succès diplomatiques, les préoccupations des citoyens restent beaucoup plus concrètes et immédiates : où sont les pommes de terre ? Pourquoi les prix augmentent-ils ? Et pourquoi les produits de première nécessité deviennent-ils une source d’inquiétude quotidienne dans un pays disposant d’autant de richesses ?

Car la puissance d’un État ne se mesure pas uniquement aux réserves de pétrole et de gaz enfouies sous son sol, mais aussi à sa capacité à garantir à ses citoyens, à la surface, la dignité, des conditions de vie décentes et une véritable sécurité alimentaire.

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