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La presse espagnole a-t-elle perdu la tête ? Mille « espions » marocains fictifs ? Quand « 0/0/0 » devient une preuve de l’hostilité d’El Mundo

ALDAR/ Iman Alaoui

Dans un précédent qui soulève de sérieuses interrogations sur les limites de la pratique journalistique, le quotidien espagnol El Mundo a accordé une large place aux affirmations d’un groupe de hackers faisant état d’une fuite de données qui concernerait quelque 70 000 personnes marocaines, avant de mettre ces informations en relation avec les événements de Ceuta et d’avancer de graves accusations allant jusqu’à évoquer une planification impliquant l’État marocain.

Le problème ne réside pas dans le fait de rapporter une cyberattaque ou une fuite de données. Il s’agit de faits qui méritent d’être couverts et investigués. Le véritable problème est ailleurs, et il est beaucoup plus fondamental : ces données ont-elles réellement fait l’objet d’une vérification indépendante et rigoureuse avant d’être transformées en un récit politique et sécuritaire déjà construit ?

Dire qu’un groupe de hackers affirme détenir une base de données contenant les informations de dizaines de milliers de personnes est une chose. Affirmer que toutes ces personnes sont des « espions marocains » en est une tout autre.

Plus grave encore, il y a le passage de cette affirmation à l’insinuation selon laquelle ces noms constitueraient la preuve de l’implication de l’État marocain dans la préparation des événements de Ceuta.

Entre l’allégation et la preuve, il existe un fossé considérable. Un quotidien disposant de l’audience et de l’influence d’El Mundo aurait dû mettre clairement cette distance en évidence auprès de ses lecteurs.

Plus frappant encore : l’image présentée comme celle des données elles-mêmes comporte des indices qui auraient dû inciter tout journaliste à poser des questions supplémentaires avant de tirer des conclusions. Parmi ces indices figure notamment l’apparition d’une date de naissance sous la forme « 0/0/0 », une notation qui ne correspond pas à une date de naissance réelle et qui soulève de légitimes interrogations sur l’origine des données, leur mode de constitution et de traitement, ainsi que sur leur fiabilité.

La présence d’un champ erroné ou incomplet ne suffit certes pas, à elle seule, à démontrer que l’ensemble de la base de données est falsifié. Il convient de le souligner. Mais cela ne permet pas non plus de la traiter comme s’il s’agissait d’un document officiel, complet et incontestable.

Si cette base de données est authentique, la question est pourtant simple : pourquoi ne pas vérifier un échantillon suffisamment large des noms qui y figurent ? Pourquoi ne pas confronter les dates de naissance, les identités et les fonctions mentionnées à des sources indépendantes ? Pourquoi ne pas déterminer combien de personnes peuvent effectivement être identifiées comme travaillant au sein des services auxquels elles sont rattachées ? Et surtout, quelle preuve permet précisément de relier ces personnes aux événements de Ceuta ?

La présence du nom d’une personne dans un fichier ayant fait l’objet d’une fuite ne prouve ni sa fonction actuelle, ni sa participation à une opération donnée, ni le fait qu’elle ait reçu un quelconque ordre politique. Elle ne prouve en aucune manière que l’État auquel elle est rattachée soit à l’origine de l’opération qui lui est imputée.

C’est là qu’apparaît un problème plus large dans la manière dont cette affaire est actuellement relayée. La source de ces allégations est un groupe de hackers, et non une commission d’enquête indépendante, une autorité judiciaire ou un organisme international de contrôle. Les informations diffusées par ce groupe devraient donc être considérées comme des éléments nécessitant vérification, et non comme des conclusions définitives.

Le journalisme sérieux ne se contente pas de demander : que disent les hackers ? Il doit également poser une autre question : que sommes-nous, nous-mêmes, en mesure de démontrer ?

Cette distinction est fondamentale, notamment lorsqu’il est question des relations sensibles entre deux pays voisins comme le Maroc et l’Espagne, et d’un dossier aussi délicat que celui de l’immigration et de Ceuta.

Personne ne nie la gravité des événements de Ceuta, ni le droit de l’opinion publique espagnole à savoir ce qui s’est réellement passé et qui en porte la responsabilité. S’il existe des éléments crédibles attestant une planification, une instruction ou une participation officielle, ils doivent faire l’objet d’une enquête et être établis au grand jour.

Mais, à l’inverse, il est impossible de construire une accusation de cette ampleur contre un État tout entier à partir d’un fichier ayant fait l’objet d’une fuite et qui, au vu des éléments actuellement disponibles, ne semble pas avoir été soumis à un processus de vérification indépendant et exhaustif permettant d’établir tout ce qu’on lui attribue.

L’ironie est que la tentative de présenter ces fuites comme un « scandale marocain » pourrait se transformer en un scandale d’une tout autre nature, s’il s’avérait que de grands médias ont traité des allégations mensongères comme des faits définitivement établis.

À l’ère de l’intelligence artificielle, des fuites massives de bases de données, de la manipulation documentaire et de l’usurpation d’identités numériques, la publication de la capture d’écran d’un fichier informatique ne suffit plus à en démontrer l’authenticité.

La responsabilité du journaliste est, au contraire, devenue plus grande que jamais, précisément parce qu’un document numérique peut être copié, modifié, recomposé et diffusé des milliers de fois en quelques minutes.

Une question directe doit donc être posée à El Mundo : qu’est-ce qui a été vérifié de manière indépendante ?

Tous les noms figurant dans le fichier sont-ils réels ? Toutes les personnes concernées travaillent-elles effectivement au sein des services de sécurité ? Les données sont-elles à jour ? A-t-il été vérifié qu’elles ne contiennent pas de doublons, de données incomplètes, d’enregistrements de test ou d’erreurs techniques ? Et existe-t-il le moindre document établissant un lien direct entre ces personnes et la préparation des événements de Ceuta ?

Si la réponse à ces questions n’est pas claire, alors un titre évoquant « 70 000 espions marocains » relève davantage de la construction d’un récit médiatique que de la présentation des conclusions d’une enquête achevée.

Plus grave encore, cette affaire tend à confondre trois réalités totalement distinctes : l’existence d’une fuite, l’authenticité d’une partie des données et la véracité du récit politique que la source de la fuite cherche à établir.

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