
ALDAR/ Iman Alaoui
Le débat sur l’avenir de la ville de Ceuta ne se limite plus au Maroc et à l’Espagne, ni aux milieux politiques et diplomatiques des deux rives du détroit de Gibraltar. La question commence désormais à apparaître, fût-ce sous un angle non officiel, dans les médias européens eux-mêmes, notamment dans la presse suisse, qui a ouvert un débat particulièrement intéressant autour d’une question dont la formulation paraît simple, mais dont les fondements historiques et politiques sont profonds : pourquoi Ceuta ne serait-elle pas restituée au Maroc ?
La question a été posée dans une rubrique interactive d’un journal suisse, dans laquelle les lecteurs adressent leurs interrogations à la rédaction, ce qui lui confère une portée particulière. Le fait que la question de Ceuta soit soulevée en dehors du face-à-face maroco-espagnol direct permet en effet de la replacer dans un cadre plus large, lié aux frontières des États, aux vestiges de l’époque coloniale et à la persistance de certains arrangements territoriaux hérités des périodes d’expansion européenne en Afrique du Nord.
Ceuta est située sur la côte nord du Maroc, à l’entrée méridionale du détroit de Gibraltar, et n’est séparée du territoire espagnol que par les eaux du détroit. D’une superficie d’environ 20 kilomètres carrés, elle est aujourd’hui une ville autonome relevant de l’Espagne et faisant partie de l’Union européenne. Le Maroc, pour sa part, la considère comme faisant partie de son territoire national et en revendique la restitution, au même titre que la ville de Melilla ainsi que les îles et enclaves situées sur la côte marocaine.
Les origines de la présence européenne à Ceuta remontent à 1415, lorsque la ville fut conquise par les Portugais, avant de passer sous la couronne espagnole à la fin du XVIe siècle.
Mais l’histoire ne se lit pas uniquement à travers le moment de la domination européenne ; elle doit également être appréhendée à la lumière de la nature de la région et de son contexte géographique et politique. Ceuta se trouve en Afrique du Nord, et sa position géographique l’inscrit dans l’espace territorial marocain qui l’entoure par voie terrestre et maritime, ce qui a conféré à son statut un caractère exceptionnel depuis plusieurs siècles.
Dans les années 1960, la question de Ceuta et de Melilla était déjà présente dans les débats internationaux liés à l’achèvement de l’indépendance du Maroc. Dans des documents des Nations unies, des représentants marocains considéraient les deux villes comme des vestiges des divisions imposées par les puissances coloniales et réclamaient leur restitution au Maroc, à l’instar de ce qui s’était produit pour d’autres territoires auparavant soumis à une domination étrangère.
Le processus de parachèvement de l’unité territoriale du Maroc s’est effectivement déroulé en plusieurs étapes. La région de Tarfaya fut réintégrée au Maroc en 1958, puis l’Espagne restitua Sidi Ifni en 1969, tandis que la présence espagnole au Sahara prit fin en 1976. Ceuta et Melilla, en revanche, restèrent en dehors de ce processus.
C’est là que réside l’un des paradoxes historiques qui rendent la question suisse digne d’être débattue : si la décolonisation a conduit à la restitution au Maroc d’autres territoires marocains, pourquoi deux villes côtières enclavées dans l’espace marocain sont-elles restées en dehors de ce processus ?
Le quotidien français Le Monde a lui aussi employé, dans ses articles consacrés à Ceuta et Melilla, une formule particulièrement évocatrice en qualifiant les deux villes d’« étranges survivances de l’histoire coloniale », soulignant qu’elles vivent géographiquement enclavées dans l’espace marocain, dans une situation qui combine appartenance à l’Europe et présence effective en Afrique du Nord.
La question ne se résume pas à une simple ligne sur une carte. Ceuta constitue un point de rencontre entre histoire, géographie, migration, sécurité, économie et relations maroco-espagnoles.
Au cours des dernières décennies, la ville est devenue l’un des principaux points de friction entre l’Afrique et l’Europe. Elle se trouve au cœur des enjeux liés à l’immigration irrégulière et au contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne, tandis que les frontières qui l’entourent sont devenues parmi les plus sécurisées de la région.
La crise de mai 2021, lorsque des milliers de personnes sont arrivées à Ceuta, a révélé à quel point le destin de la ville était lié à son environnement marocain et aux politiques européennes en matière de migration. Des sources de presse avaient alors fait état de l’arrivée de milliers de personnes dans la ville en l’espace de quelques heures, avant que les autorités espagnoles n’en renvoient un grand nombre vers le Maroc.
Cette réalité soulève un autre paradoxe : une ville géographiquement située en Afrique, mais qui constitue dans le même temps l’une des portes d’entrée de l’Union européenne.
Malgré le différend politique, les habitants de Ceuta et ceux de la région marocaine qui l’entoure ont entretenu pendant des décennies des relations économiques et sociales étroitement imbriquées. La ville a représenté une source d’emploi et de commerce pour les habitants des régions du nord du Maroc, tandis que la région bénéficiait elle aussi de l’activité commerciale liée à la ville.
Dans ce contexte, des chercheurs estiment que la relation entre Ceuta et les villes marocaines voisines ne peut être réduite au seul discours sur la souveraineté. Il existe des familles, des mouvements de personnes, des intérêts économiques et une histoire sociale commune qui s’étend au-delà des frontières. Des chercheurs ont ainsi décrit cette situation comme un héritage colonial qui s’est enraciné avec le temps et a donné naissance à des formes de coexistence et d’échanges entre les deux parties.
Depuis des décennies, le Maroc affirme que la question de Ceuta et de Melilla doit être réglée par le dialogue et la négociation, et non par la confrontation militaire. Cette position est apparue clairement à différentes étapes des relations maroco-espagnoles, le dossier des deux villes étant resté présent en arrière-plan malgré la priorité accordée aux relations économiques, à la sécurité et à la migration.
Les précédents historiques montrent eux-mêmes que les questions de souveraineté entre les deux pays ne sont pas nécessairement insolubles. Le Maroc et l’Espagne étaient parvenus à un accord en vertu duquel les Espagnols restituèrent Sidi Ifni au Maroc en 1969, après plusieurs années de négociations. D’autres territoires qui avaient été soumis à la présence espagnole furent également progressivement réintégrés à la souveraineté marocaine.
Dès lors, évoquer l’idée d’une restitution de Ceuta au Maroc ne signifie pas nécessairement appeler à une nouvelle crise entre Rabat et Madrid. La question peut être envisagée sous un autre angle : les deux pays peuvent-ils ouvrir un débat historique serein sur les derniers vestiges frontaliers laissés par les différentes phases de l’expansion coloniale en Afrique du Nord ?





